LE MOT

DE LA COMMISSAIRE

La course aveugle et effrénée vers la modernisation, qui s’est emparée du monde à partir de la seconde moitié du vingtième siècle, a poussé à la standardisation de la production architecturale mondiale, et progressivement induit une dévalorisation universelle des architectures traditionnelles, au premier rang desquelles figurent les architectures de terre, c’est-à-dire celles qui utilisent la terre crue comme matériau de construction.

Pourtant la terre, matière la plus abondante après l’eau sur la planète, a, depuis la naissance de l’humanité, été le matériau de construction privilégié de l’Homme. Elle est en effet restée la matière la plus employée en construction jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, période à laquelle de nombreux facteurs ont graduellement poussé à la diminution de l’emploi de ce matériau. A leur tête : l’industrialisation des modes de production de l’espace bâti et l’uniformisation de la formation des architectes, ingénieurs et autres acteurs de la construction, auxquels on n’apprend dès lors plus à bâtir qu’en utilisant des techniques et matériaux industriels.

C’est ainsi que l’ombre des matériaux industriels s’abat sur les matériaux locaux jusqu’à confiner les architectures de terre au rang d’architec- tures du passé, accusées à tort d’être incapables de s’adapter aux exigences modernes de confort, de sécurité et de durabilité. Ces idées, pourtant totalement fausses, sont profondément ancrées tant dans l’esprit des populations que dans celui de la grande majorité des acteurs de la construction, ce qui est bien plus inquiétant…Et c’est la raison pour laquelle la majorité d’entre eux considère que la sauvegarde du patrimoine bâti en terre, de même que la relance de la production d’un cadre bâti en terre, sont des causes utopiques : des causes perdues d’avance.

J’ai, quant à moi, depuis longtemps fait mienne cette devise selon laquelle “il n’est de combat vain que celui qu’on ne mène pas”. Et je suis profondément convaincue que le combat pour la préservation du patrimoine architectural bâti en terre, qui passe nécessairement par la lutte pour la relance de la production d’un cadre moderne bâti en terre, est une noble cause : une cause d’avant-garde.

J’en suis convaincue, comme tous ceux qui portent cette cause, car je sais, comme eux, que les architectures de terre sont plus que nulles autres ancrées dans la vision contemporaine du progrès : un progrès qui respecte l’homme, sa culture et son environnement. Un modèle de progrès vers lequel nous devrons très vite nous orienter si nous voulons protéger ce que l’industrialisation excessive du monde n’a pas encore détruit sur notre planète.

Face à l’importance des enjeux mondiaux que constituent le maintient de la diversité culturelle, l’économie des ressources naturelles et la protection de l’environnement, auxquelles la sauvegarde du patrimoine bâti en terre et la relance de la construction en terre contribueraient amplement, le ministère de la Culture a décidé de mettre en oeuvre une stratégie de réhabilitation de l’image des architectures de terre.

Cette stratégie, dont la mise en oeuvre a été confiée à un établissement public nouvellement crée, le Centre Algérien du Patrimoine culturel bâti en terre, “CAPTerre”, passe par l’institutionnalisation du festival culturel international de promotion des architectures de terre, “Archi’terre”.

Ce festival permettra en effet de sensibiliser , chaque année, quelques deux cent cinquante des meilleurs étudiants architectes et ingénieurs en génie civil de tout le territoire national à l’importance de la sauvegarde du patrimoine algérien bâti en terre et au bien-fondé de la volonté de relancer la production d’un cadre bâti en terre, totalement ancré dans la modernité.

Durant ce festival, ces acteurs présents et futurs de la préservation du patrimoine et de la construction découvriront la capacité des architec- tures de terre à répondre aux normes les plus modernes de confort, de sécurité et de durabilité.

Ils découvriront plusieurs techniques de construction en terre dans des ateliers pratiques et suivront une série de conférences qui leur seront présentés par un certain nombre des plus grands spécialistes mondiaux du domaine.

Je souhaite qu’il y en ait parmi eux qui, demain, contribuent à sauver une part, fût-elle infime, du patrimoine algérien bâti en terre, ou construis- ent, ne serait-ce que une, maison en terre. Je sais, pour avoir le privilège d’en habiter une, à quel point les avantages qu’elles offrent sont nombreux…

Yasmine TERKI
Commissaire d’Archi’Terre